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19/12/2017

Disparition d'Arseny Roginsky, le 18 décembre 2017

Il fut l'une des grandes voix de la dissidence soviétique et l'un des fondateurs, en 1989 avec Andreï Sakharov, de l'association Memorial dont il était ces dernières années le président. Arseny Roginsky est mort le 18 décembre à l'âge de 71 ans. Cet historien, qui avait exhumé les crimes du stalinisme, n'a jamais cessé ses combats pour les droits de l'homme dans la Russie de Vladimir Poutine. Portrait, par François Bonnet (voir également le Blog de François Bonnet sur Médiapart ici)

 

Arseny Roginsky, la disparition d'une voix libre en Russie

Arseny Roginsky © (Memorial)

roginsky.jpgMemorial, la principale association de défense des droits de l'homme en Russie, a annoncé sur son site la mort de son président Arseny Roginsky le 18 décembre, à l'âge de 71 ans. Il est bien peu probable que le régime russe rende hommage à cet historien qui était devenu un défenseur inlassable des libertés, de la justice et des droits des citoyens et ne cessait de dénoncer les innombrables violations des droits fondamentaux dans la Russie de Vladimir Poutine.

Son association, Memorial, est depuis des années dans le collimateur du pouvoir qui multiplie tous les obstacles bureaucratiques et politiques possibles pour l'empêcher de mener à bien ses deux principales missions: défendre les libertés ; effectuer un travail de recherche historique sur le système de répression soviétique. Un travail salué par les historiens du monde entier.

Personnage chaleureux et éruptif, Arseny Roginsky énumérait, cigarette après cigarette, la longue liste de ses colères et indignations. A l'espoir perdu d'une vaste démocratisation du système politique russe, il préférait avec une lucide obstination développer pas à pas et protéger l'association Memorial. Surtout, il demeurait un historien passionné qui a su faire venir à Memorial toute une nouvelle génération de chercheurs, d'enseignants et de correspondants dans les régions russes travaillant sur les archives enfouies du régime soviétique et du stalinisme.

C'est justement pour avoir fait publier à l'étranger des «archives interdites», qu'Arseny Roginsky avait été condamné en 1981 par un tribunal de Léningrad à quatre années de camp, une peine qu'il effectua dans sa totalité. Comme le notait alors un article des Cahiers du monde russe, «parmi la quantité énorme de procès qui jalonnent l'histoire de l'Etat et de la société soviétique, le cas Roginsky occupe une place à part: un historien a été jugé pour avoir étudié l'histoire sans autorisation». «Roginsky travaillait dans les archives. Il découvrit puis publia des documents que l'histoire officielle ne souhaitait pas voir publier (...) Il est condamné pour avoir violé le monopole de l'histoire».

portait roginsky 2.jpg«Seule une étude libre de ces archives et leur libre publication nous aideront à connaître la vérité sur notre passé»: telle fut la dernière déclaration de Roginsky devant le tribunal. Rédigée dans une cellule de huit mètres carrés où s'entassaient neuf détenus, elle lui a valu quatre années de camp. C'est ce programme que Memorial continue avec constance à appliquer. Depuis bientôt trente ans, l'association a bouleversé la connaissance historique de ce que fut la répression stalinienne puis plus largement soviétique, en particulier grâce à un extraordinaire travail sur les archives régionales.

Il y a quelques années, Arseny Roginsky accompagnait trois autres responsables de l'organisation Memorial distingués par le Parlement européen et lauréats du prix Andreï Sakharov. Il s'agissait d'Oleg Orlov, de Sergeï Kovalev et de Lioudmila Alexeïeva (lire ici un entretien avec Sergeï Kovalev et également ici). A cette occasion, nous l'avions rencontré à Paris pour un entretien sur les combats de Memorial, sur l'espérance démocratique trahie et sur la Russie de Poutine. Nous le republions ci-dessous:

 

«La Russie, 170 millions de personnes et un autocrate!»

La Russie que vous imaginiez avec Andreï Sakharov et bien d'autres, lorsque Memorial est créée en 1989, est-elle celle d'aujourd'hui?

Vous savez, il y a vingt ans, ce fut le pic de nos illusions ! Pour le dire vite, tout changeait tous les jours. Evidemment, nous étions des gens plutôt expérimentés et nous savions qu'il faudrait des années pour démocratiser ce pays. Mais nous ne pensions pas qu'au bout de vingt ans, les choses auraient si peu progressé. Nous pensions que cela irait plus vite et bien plus loin. Or ces dernières années, la situation politique a empiré. Est-ce notre défaite? Avoir parcouru un quart ou un cinquième seulement du chemin que nous envisagions il y vingt ans... Mais sans nous, peut-être serions-nous allés encore moins loin !

Beaucoup d'organisation, d'associations de mouvements de la société civile ont disparu. Comment expliquez-vous la permanence de Memorial?

Parce que nous avons avec obstination et constance défendu deux idées. L'une est de travailler sur l'histoire de ce pays: comment la terreur politique mise en place par les bolcheviques en 1917 s'est poursuivie tout au long du soviétisme. Il y a eu bien sûr la terreur de masse des années trente. Mais ensuite la terreur ou la répression en tant que méthode de gouvernement est demeurée.

La seconde idée est: qu'est-ce qu'on souhaite? Vivre en liberté dans un pays démocratique, c'est aussi banal que cela! Or la conscience d'hier et celle d'aujourd'hui nous empêchent de construire cela. Pour Memorial, c'est clair: le passé, nous le voyons comme une destruction massive des droits de l'homme. Mais quand nous regardons le présent, il y a aussi de très grandes violations des droits de l'homme. Vous savez, l'effondrement de l'URSS en 1991 a été le jour le plus heureux de ma vie. Aujourd'hui notre président dit que ce fut «la plus grande catastrophe du XXe siècle». Alors comment pouvons-nous nous entendre!

Vingt ans après, sommes-nous sortis du soviétisme?

En partie seulement. Le présent porte toujours cette histoire. Par exemple, on ne peut comprendre la première guerre de Tchétchénie en 1994, et ce qui se poursuit depuis, sans comprendre, sans connaître la déportation des Tchétchènes ordonnée par Staline en 1944. Tout cela est lié. Toutes les institutions créées après 1991 ont été vidées de leurs missions ou de leurs pouvoirs sous Vladimir Poutine. Tout se concentre sur un homme, Poutine. Le parlement est une imitation. Les partis sont des imitations. Tout est imitation ! Chez vous il y a un parlement, un gouvernement, des associations, une société civile. Ici rien: 170 millions de personnes et un autocrate, une simple imitation de démocratie.

Certains soutiennent que Poutine incarne une mutation intelligente du système soviétique. Qu'en pensez-vous?

Peut-être... à vrai dire, la question importante est: pourquoi, avec Poutine, y a-t-il un recul de la démocratie? Pourquoi a-t-on fait machine arrière au lieu de continuer? En fait, ce recul a commencé plus tôt, dès la première guerre de Tchétchénie déclenchée en 1994. Au milieu des années 1990, le pays a souffert d'une terrible crise morale, d'une crise d'identité. L'effondrement du pays a créé une immense humiliation nationale. Nous avions tous voté pour la démocratie, nous avions voté Eltsine ! C'est quoi la démocratie: d'abord la justice. Mais où est donc cette justice, disait le Russe des années 1990 ? Personne ne voyait de justice. Nulle part ! Il n'y avait qu'injustice, et injustice sociale.

Boris Eltsine a compris cela. Il a tenté de réanimer une rhétorique de puissance. A partir de 1995, alors qu'il a lancé la guerre de Tchétchénie, il forme des groupes qui devaient réfléchir là-dessus: comment ressusciter cette fierté nationale? Et c'est Poutine qui leur a donné cette nouvelle identité. Ce n'est pas Poutine qui a imaginé cela, avec sa tête de Kguébiste. Il a entendu cela et il est allé vers eux d'une manière très ferme et même agressive. Poutine le dit à nouveau: “Nous sommes une grande puissance”, peu importe que cela soit vrai ou faux. Il devient le leader d'une renaissance nationaliste, un nationalisme d'Etat.

Cette conception doit constamment être réaffirmée. Le pouvoir doit mobiliser en permanence, entretenir la flamme. Et dans ce sens, on revient au stalinisme de la fin, lorsque les principaux slogans de l'époque étaient: consolidation et mobilisation. Et pour cela il faut aussi toujours affirmer que nous sommes entourés d'ennemis. Regardez les sondages aujourd'hui: notre principal ennemi est à nouveau l'Amérique.

A quoi sert Memorial aujourd'hui?

Il ne faut pas exagérer notre rôle. Il est, de fait, modeste. Dans le paysage de ces vingt dernières années, les petits îlots de réflexion, de discussion, de démocratie ont progressivement disparu. Chacun à sa manière est menacé. Les associations sont dispersées, sans influence sur le paysage politique. Il y a sans doute une centaine d'associations de défense des droits de l'homme, quelques médias libres – peu –, quelques centres de recherche, et quelques restes de partis démocratiques. C'est très très peu. En Russie, il n'y a pas de champ politique, toute activité politique est immédiatement empêchée par le pouvoir. Memorial n'est pas une organisation politique et ne veut pas le devenir. Alors oui, nous pouvons critiquer le pouvoir, proposer des alternatives. C'est pourquoi beaucoup d'intellectuels s'écartent du pouvoir actuel et cherchent à se rapprocher de nous. Nous sommes comme une porte de sortie.

11:19 Publié dans Appels et communiqués | Lien permanent

13/10/2014

Les mensonges de NTV et les griefs du Ministère de la justice

Déclaration du Centre de défense des Droits de l'Homme «Mémorial» et de l'organisation «Mémorial-Russie» en date du 11 octobre 2014.

Le 10 octobre, dans son émission  «Tchrezvychaïnoe Poïschestvié» («Cas d'urgence»), la chaîne de télévision russe NTV a diffusé un sujet contenant plusieurs mensonges dictés autant par la malveillance délibérée que par l'ignorance.

Les mensonges délibérément malveillants concernaient la description des activités du Centre de défense des droits de l'homme «Mémorial» qui, selon les auteurs de l'émission, soutiendrait, de manière avérée, des activités extrémistes et terroristes.

Quand aux allégations mêlant mensonges et ignorance, celles-ci  consistaient dans l'affirmation que suite à cela, le Ministère de la Justice aurait déposé une requête en liquidation à l'encontre de «Mémorial».

Dans la réalité des faits, le Ministère de la Justice a déposé auprès de la Cour Suprême de la Fédération de Russie une demande de liquidation qui ne concerne pas le Centre de Défense des Droits de l'Homme «Mémorial», mais une organisation différente : la partie russe de la Société internationale Mémorial, dite aussi « Mémorial-Russie ».

«Mémorial-Russie» est enregistré auprès du Ministère de la Justice depuis 1992 et réunit, depuis lors, un ensemble d'associations qui agissent dans différentes régions de la Fédération de Russie dans les domaines de la défense des droits de l'homme, des activités caritatives et culturelles telles que l'enseignement de l'histoire.

En 2012, vingt ans après l'agrément initialement accordé, le Ministère de la Justice s'est pris de brusques doutes quand au statut national de « Mémorial-Russie », tout en sachant que les associations régionales composant la confédération Mémorial-Russie, sont, bon an mal an, toujours les mêmes et qu'aucun changement législatif en ce domaine n'est intervenu depuis.

Il est un fait, en revanche, que le Ministère de la Justice a changé de position en décidant de remettre au goût du jour « le centralisme démocratique », qui avait, nous semblait-il, perdu de son actualité depuis l'abrogation du rôle dirigeant du PC de l'URSS.

Aujourd'hui, le Ministère de la Justice affirme que les seules unités qui peuvent prétendre à faire partie de la confédération « Mémorial-Russie » sont celles qui ont inclus dans leur intitulé la mention « subdivision de la Société Russe pour l'histoire, l'éducation et les activités caritatives - Mémorial ».

De surcroît, le Ministère de la Justice interprète aujourd'hui l'exigence de la loi selon laquelle une organisation nationale est tenue d'avoir des associations-membres dans plus de la moitié des sujets de la Fédération de Russie, dans le sens d'une exigence envers ces associations-membres de posséder de manière formelle un statut d'association régionale.

Ainsi, selon cette nouvelle vision des fonctionnaires, l'existence dans telle ou telle région de groupes actifs à échelle d'une ville où d'un arrondissement ne constitue pas une preuve suffisante de l'existence d'une activité de Mémorial-Russie dans cette région.

Ces exigences du Ministère sont totalement infondées. Pour preuve, en réponse à nos questionnements sidérées, nous n'avons pu obtenir aucune référence à des règles législatives.

Nous somme révoltés par le fait-même, que le Ministère de la Justice prétende restreindre de manière arbitraire le droit à l'association citoyenne. Et c'est bien pour cela que Mémorial-Russie, dès 2012, avait saisi la justice dans cette affaire.

Toutefois, comme on pouvait, somme toute, s'y attendre, le tribunal régional de Zamoskvoretzk et le tribunal de Moscou se rangèrent du côté du Ministère dans leur délibération de 2013 — ceci toujours sans fournir aucun fondement législatif à leurs décisions respectives.

Suite à cela, Mémorial-Russie compte déposer, dans les plus brefs délais, une plainte auprès de la Cour Constitutionnelle.

En ce qui concerne la plainte du Ministère de la Justice à notre encontre, nous espérons que la Cour Suprême se montrera, dans cette affaire, plus respectueuse des lois que n'ont pu l'être les instances moins haut placées.

Version originale accessible sur http://www.memo.ru/d/212424.html, 

20:57 Publié dans Appels et communiqués | Lien permanent

02/09/2014

Le musée Perm 36 sous le coup d'une "vérification" du centre de lutte contre l'extrémisme (Août 2014)

p-36_logo_3.jpgLes médias internationaux avaient déjà fait état des menaces de fermeture qui pèsent sur le musée du Goulag de la ville de Perm, consacré au camp Perm 36 (voir le site web du musée ici), créé et administré par l'antenne locale de MEMORIAL.

Voir l'article de France 24 de juin 2014 à ce propos, ici.

perm-36_3.jpgLe musée est désormais sous le coup d'une vérification du centre de lutte contre l’extrémisme.

Voir à ce propos l'article (en russe) de Kommersant en date du 26 août 2014: ici.

17:34 Publié dans Appels et communiqués | Lien permanent